
Analyse par Jean-Michel Normand, Le Monde 03/01/09
Y aura-t-il un "homme de l'année 2010" au Parti socialiste ? Pour 2009, en tout cas, on ne voit guère de prétendant au titre. Au PS, c'est la paire Martine Aubry-Ségolène Royal qui donne le ton. Ses relations tiennent, selon les circonstances, du duo ou du duel et il occupe largement l'espace politique. Bref, sur la ligne de départ de l'élection présidentielle de 2012, les candidats les plus évidents à l'investiture socialiste sont, pour l'heure, des candidates.
Certes, l'échéance est encore lointaine et les deux protagonistes ne sont pas forcément les mieux placées dans les sondages, mais le jeu s'organise autour de "Martine" et de "Ségolène". Sortis laminés du congrès de Reims, les "éléphants" ne sont guère parvenus à reconquérir leur territoire et les quadras ne se sont toujours pas imposés. Il apparaît bien difficile d'exister face à deux femmes qui, chacune à sa manière, ont préempté le thème de la rénovation du Parti socialiste.
La maire de Lille, qui ne cesse de répéter qu'elle a remis le PS au travail, creuse son sillon malgré la déconvenue des européennes. Brandissant "les valeurs" de la gauche, elle cultive un sens du collectif et revendique un classicisme qui l'amène à se proclamer, un brin provocatrice, "totalement ringarde". A contrario, la présidente de la région Poitou-Charentes se pose en visionnaire, capable de "sentir" avant les autres les sujets en phase avec l'opinion (les primaires, le "pass contraception" dans les lycées, le refus de la taxe carbone). Parfaitement imprévisible, rétive à la discipline de groupe et jouant en permanence la base contre le sommet, Mme Royal a vu ses principaux soutiens prendre leurs distances. Or, malgré sa popularité en berne, aucun dirigeant socialiste ne se hasarde à considérer que ses chances de rebondir sont nulles.
Les deux femmes comptent sur les régionales de mars pour asseoir leur autorité. Peu importe que la première secrétaire ne soit pas candidate, une victoire de la gauche serait aussi la sienne. En évoquant hâtivement la perspective d'un grand chelem, Mme Aubry a cependant mis la barre très - trop ? - haut. Quant à Mme Royal, vers laquelle les projecteurs des régionales seront braqués, elle espère une réélection franche et massive en Poitou-Charentes pour lancer sa marche vers 2012.
Alors que les difficultés de Nicolas Sarkozy - qui ne semble plus tout à fait hors d'atteinte - aiguisent les ambitions, la gent masculine socialiste, éloignée des premiers rôles, doit refaire son retard. Dominique Strauss-Kahn, que ses fonctions au Fonds monétaire international (FMI) contraignent à une absolue réserve sur les questions de politique intérieure française, va devoir adresser quelques signaux. Leur force et leur nature dépendront de la trajectoire de Martine Aubry.
François Hollande souhaite hâter les échéances en espérant que sa posture, centrée sur un discours économique et social "responsable" et des propositions "cohérentes", lui permettront de se composer une aura mendésiste. Décidé à prendre sa revanche sur son rendez-vous manqué de 2006, le député de Corrèze compte bien récupérer les déçus du ségolénisme.
Quant à Bertrand Delanoë, persuadé qu'il "n'a pas besoin d'être candidat pour exister", il se tient prêt, au cas où, pendant que Laurent Fabius campe sur son Aventin de "sage actif". Chargé de renouveler le projet du PS, Pierre Moscovici, qui se dit "prêt à prendre des risques", entend troubler le face-à-face Aubry-Royal en incarnant une relève générationnelle. Enfin, les quadras Manuel Valls, Arnaud Montebourg et Vincent Peillon - qui ont voulu marquer leur territoire en s'opposant, en termes parfois véhéments, à Mme Aubry et Mme Royal - tablent sur les primaires de 2011 moins pour jouer les premiers rôles que pour négocier leur soutien.
A vrai dire, ce ne sont pas tant les hommes du PS qui ont failli mais le système des courants dont ils sont issus. Dirigeantes expérimentées et femmes de caractère, la première secrétaire et la présidente de la région Poitou-Charentes partagent aussi le fait de ne pas avoir grandi à l'ombre de l'appareil. Avant comme après la présidentielle de 2007, Mme Royal a compensé son allergie aux affaires internes du PS par une capacité hors pair à bousculer les codes de la communication politique.
Quant à Mme Aubry, qui, depuis 2002, avait préféré le beffroi de Lille aux joutes de la Rue de Solférino, elle doit son destin à sa ténacité et surtout à l'incapacité des composantes à vocation majoritaire à s'entendre, lors du congrès de Reims, en novembre 2008, autour de M. Delanoë. Divisées, voire émiettées, et ne recouvrant plus guère de clivages avérés, les "sensibilités" socialistes, inaptes à organiser les débats sur l'Europe, la question sociale ou l'environnement, ne sont même plus capables de faire émerger de leurs propres rangs les figures de proue du PS.
On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, que l'idée des primaires ouvertes - autrement dit confier aux électeurs de gauche le soin de sélectionner eux-mêmes leur candidat - ait fini par s'imposer. On ne s'étonnera pas davantage que la panne générale d'un système qui n'avait jusqu'alors sélectionné que des dirigeants de sexe mâle ait propulsé deux femmes sur le devant de la scène.
